Mis à jour le 30 juin 2026 à 09h45
«C’est romancé, mais en même temps très ancré dans la réalité», souligne avec justesse en entrevue l’auteur et ex-journaliste d’enquête André Noël au sujet du polar Sale Ville qu’il vient de publier aux Éditions du Boréal.
L’intrigue, qui nous replonge au cœur de la corruption municipale au tournant du millénaire, se déroule à Laval. La protagoniste, Valérie Simon, fraîche émoulue de Polytechnique, découvre que l’entreprise de construction de son père dont elle reprend les rênes n’a pas accès aux contrats de la Ville que se partage un cercle fermé d’entrepreneurs véreux collés sur le pouvoir. Le pot aux roses éclate le soir de la collation des grades en juin 1999 alors que son père reçoit une visite impromptue pour lui rappeler les règles du jeu dans lequel Construction Albert Simon est réduit au simple rôle de soumissionnaire de complaisance.
Révoltée, Valérie s’emploie aussitôt à se battre pour faire sa place, et ce, coûte que coûte Dans sa quête, elle est guidée par Gérard Lebrun, le comptable de l’entreprise familiale pour qui l’establishment lavallois, les cartels d’entrepreneurs et de firmes d’ingénieurs, le trucage d’appels d’offres, la surfacturation et l’attribution des contrats en retour d’une ristourne de 2 % en argent liquide n’ont plus de secret.
Au moyen d’un plan machiavélique, la justicière au caractère bien trempé réussit à décrocher le contrat pour reconstruire le pont d’étagement du boulevard Remembrance qui enjambe l’autoroute des Laurentides, mais les choses tournent mal en raison de la négligence de ses partenaires sur le chantier.
«Le viaduc du Souvenir a pour moi un peu valeur de symbole parce qu’il s’est effondré», indique l’auteur qui s’en est carrément inspiré. Rappelons qu’au moment de l’effondrement funeste le 18 juin 2000, l’entrepreneur général, qui avait obtenu le contrat alors qu’il était au bord de la faillite, opérait sans licence de la Régie du bâtiment du Québec.
Terreau fertile
L’idée d’une œuvre fictive avec pour toile de fond la corruption municipale a germé durant les travaux de la commission Charbonneau, où André Noël avait été recruté à titre d’enquêteur en 2012.
Corédacteurs principaux du rapport final de la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion de contrats publics dans l’industrie de la construction déposé à l’automne 2015, Alain Roy et lui avaient d’ailleurs entrepris quelques années plus tard l’écriture d’une fiction télévisée jusqu’à ce que leur producteur leur passe une commande pour une série documentaire. Corruption – Les révélations choc de la commission Charbonneau sera mise en ondes en 2022.
«C’est presqu’une œuvre collective», mentionne André Noël qui a décidé de reprendre le projet initial pour en faire un roman. Incidemment, le soir du lancement, le 16 juin dernier dans une librairie de l’avenue Laurier, à Montréal, il y saluait la contribution de son collègue et ami.
Il lui attribue, entre autres mérites, l’idée d’élever au rang de Don Quichotte un personnage féminin, ce qui ajoute à la trame dramatique, précise l’auteur tout en soulignant que de plus en plus de femmes dirigent des chantiers.
«Une jeune fille pure, idéaliste, qui sort de Polytechnique et qui affronte un monde d’hommes, le boy’s club. Un personnage original, mais aussi crédible.» Originale du fait que depuis le jour de ses 18 ans, Valérie Simon ne se sépare jamais de son Glock, traumatisée enfant par un hold-up dans la roulotte de chantier et profondément marquée par le drame de Polytechnique quelques années avant son admission.
Bastion de la corruption
«Laval, c’est intéressant parce que c’est clair et net: c’était totalement corrompu, corrompu à l’os, en commençant par le maire», rappelle André Noël, ce qui en faisait la cité parfaite où planter le décor.
Cela a beau être une fiction, ceux qui ont suivi de près la commission Charbonneau – laquelle a consacré 20 jours d’audiences bien comptés au système lavallois – y reconnaîtront les principales firmes collusionnaires et leur dirigeant de même qu’un certain notaire, artisan de la première heure en 1981 du parti du maire, collecteur de ristournes et gardien de la caisse occulte qui engrangeait des millions.
«Je prenais peu de risque de me faire poursuivre parce que tous ces gens-là ont été accusés, condamnés et dont certains sont allés en prison», note au passage André Noël en évoquant les suites de la célèbre rafle de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) qui avait ciblé le maire déchu Gilles Vaillancourt et 36 de ses complices, le 9 mai 2013.
À l’emploi de La Presse pendant près de 30 ans, c’est «un peu à Laval» qu’André Noël a fait ses premières armes dans le journalisme d’enquête, reconnaît celui qui avait notamment fouillé les dessous du grand dézonage agricole ayant largement profité à quelques initiés proches du pouvoir à Québec. En dépit du décret de 1990, qui pavait la voie à l’exclusion de quelque 5000 hectares de la zone verte, l’île Jésus demeure zonée agricole à près de 30 %.
Ce côté champêtre de la 3e ville en importance au Québec sert l’auteur de Sale ville qui y plante une fraisière sur le rang St-Elzéar – jouxtant la résidence des Simon et la roulotte qui leur tient lieu de bureau –dont le sort réservé à l’une des ouvrières agricoles guatémaltèques est un élément intrinsèque à la trame narrative.
André Noël, qui compte à son actif une quinzaine d’ouvrages dont Mafia inc., coécrit avec André Cédilot et porté au grand écran en 2020, tenait à écrire ce roman.
Bien qu’il soit «fier» du rapport de la commission Charbonneau, qui expose le récit des faits sur la base de la preuve recueillie lors des audiences publiques, la lecture demeure «ardue» vu la «contrainte» imposée aux rédacteurs de devoir coller aux témoignages entendus, constate celui qui voyait tout le potentiel littéraire entourant l’univers de l’industrie de la construction et de la corruption municipale. «Le but principal, c’est de donner du plaisir aux gens et que ce soit une lecture le fun». C’est réussi.
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